cesarCa fait déjà quelques jours que je voulais vous parler de la cérémonie des Césars de cette année, mais que je n'en avais pas eu le temps. C'est donc avec un peu de retard que je m'y mets, mais je tenais à aborder ce sujet.

J'essaie aussi souvent que possible de ne pas rater la cérémonie. Les Césars c'est, comme les Oscars (que je désespère de ne plus pouvoir regarder depuis que mon magnétoscope est mort !) ou Cannes, un moment que j'apprécie particulièrement. L'occasion de voir "en civil" tous ces gens que l'on ne voit habituellement que dans un film, voire pas ou peu pour ceux qui sont derrière les caméras. L'occasion de profiter d'une soirée de luxe, de strass et de paillettes pour rêver un peu. L'occasion surtout de comparer ses gouts à ceux des "professionnels de la profession".

J'ai beaucoup apprécié Valérie Lemercier en maîtresse de cérémonie. Pétillante, drôle, discrète quand il fallait, géniale dans les mises en scènes, notamment la danse de Rabbi Jacob pendant l'hommage à Gérard Oury.

Concernant le palmarès (que vous pouvez consulter ici), je crains n'avoir vu que trop peu de films cette année pour avoir vraiment un avis rationnel sur la question. Je crois cependant que j'aurais préféré voir Indigènes récompensé pour le meilleur film, même si le thème, politique, du film et la période de sa sortie en font un film à enjeux un peu difficilement récompensable. Je suis néanmoins contente que Lady Chatterley ait eu autant de prix. Bien que n'ayant pas vu le film, j'en ai un a priori positif, et j'ai bien envie de le voir en DVD à sa sortie.
Le césar de meilleur réalisateur pour Guillaume Canet est amplement mérité. Son Ne le Dis à Personne est une vraie performance, et une vraie réussite. Je suis bien contente pour lui ! En revanche, je n'aurais jamais choisi François Cluzet pour le meilleur acteur. Je l'ai trouvé terrible dans ce film ! Cela dit, comme je l'admire beaucoup et qu'habituellement il dépote, c'est tout de même un César mérité. Je ne vais pas commenter tout le reste, sinon on est pas couchés. Je trouve en tout cas que ce palmarès est plutôt cohérent et juste. Pas tellement loin de ce que j'aurais pu choisir. [Ah oui, meilleur Film étranger pour Little Miss Sunshine, que, je vous rappelle, il faut im-pé-ra-ti-vement que vous voyiez !]

Pour finir, je m'attarde sur le discours de Pascale Ferrand, la réalisatrice de Lady Chatterley, à propos des intermittants et des subventions du cinéma français. J'ai été très touchée par ce discours, que j'ai trouvé très juste et très pertinent. Car au-delà des questions financières sur les allocations des intermittents, c'est tout le statut d'une profession qui s'effrite, et qui risque d'atteindre la qualité des oeuvres qu'ils nous présentent.
Malheureusement, ce nivellement vers le bas dont elle parle est déjà entammé. On le remarque avec la qualité et la diversité des films qui sortent en salles, et surtout aux nombres d'entrées qu'ils font. Les petits films restent dans les petites salles, avec un petit public. Pourtant, nombre de ces petits films ont largement l'envergure de devenir grands, pour peu que le public s'ouvre un peu et accepte de prendre des risques. Mais à l'heure où Taxi 4 s'étale entre télé et affiches géantes, qui nous parle de La Vie des Autres ou du Dernier Roi d'Ecosse par exemple ? Pascale Ferrand a raison, le public français était l'un des plus curieux et ouverts cinéphiles du monde. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Ci-dessous l'intégralité du discours, pour que vous puissiez juger par vous-même.
Et pour le voir en vidéo, c'est ici.

Nous sommes nombreux dans cette salle à être comédien, technicien ou réalisateur de cinéma. C’est l’alliance de nos forces, de nos talents et de nos singularités qui fabrique chaque film que produit le cinéma français.

Par ailleurs, nous avons un statut commun: nous sommes intermittents du spectacle. Certains d’entre nous sont indemnisés, d’autres non; soit parce qu’ils n’ont pas travaillé suffisamment d’heures, soit, à l’inverse, parce que leurs salaires sont trop élevés pour être indemnisés dans les périodes non-travaillées. C’est un statut unique au monde. Pendant longtemps, il était remarquable parce qu’il réussissait, tout en prenant en compte la spécificité de nos métiers, à atténuer un peu, un tout petit peu, la très grande disparité de revenus dans les milieux artistiques. C’était alors un système mutualisé. Ils produisaient une forme très concrète de solidarité entre les différents acteurs de la chaîne de fabrication d’un film, et aussi entre les générations.

Depuis des années, le MEDEF s’acharne à mettre à mal ce statut, en s’attaquant par tous les moyens possibles à la philosophie qui a présidé à sa fondation. Aujourd’hui, il y est presque arrivé. De réformes en nouveau protocole, il est arrivé à transformer un système mutualisé en système capitalisé. Et cela change tout. Cela veut dire, par exemple, que le montant des indemnités n’est plus calculé sur la base de la fonction de son bénéficiaire mais exclusivement sur le montant de son salaire. Et plus ce salaire est haut, plus haut sera le montant de ses indemnités. Et on en arrive à une absurdité complète du système où, sous couvert de résorber un déficit, on exclut les plus pauvres pour mieux indemniser les plus riches.

Or, au même moment exactement, à un autre bout de la chaîne de fabrication des films, d’autres causes produisent les mêmes effets. Je veux parler du système de financement des films qui aboutit d’un côté à des films de plus en plus riches et de l’autre à des films extrêmement pauvres.

Cette fracture est récente dans l’histoire du cinéma français.

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, ce qu’on appelait les films du milieu - justement parce qu’ils n’étaient ni très riches ni très pauvres - étaient même une sorte de marque de fabrique de ce que le cinéma français produisait de meilleur. Leurs auteurs - de Renoir à François Truffaut, de Jacques Becker à Alain Resnais - avaient la plus haute opinion des spectateurs à qui ils s’adressaient et la plus grande ambition pour l’art cinématographique. Ils avaient aussi, bon an mal an, les moyens financiers de leurs ambitions. Or, ce sont ces films-là que le système de financement actuel, et en premier lieu les chaînes de télévision, s’emploient très méthodiquement à faire disparaître.

En assimilant les films à vocation artistique aux films pauvres et les films de divertissement aux films riches, en cloisonnant les deux catégories, en rendant quasi impossible pour un cinéaste d’aujourd’hui le passage d’une catégorie à une autre, le système actuel trahit l’héritage des plus grands cinéastes français. Et leur volonté acharnée de ne jamais dissocier création cinématographique, point de vue personnel et adresse au plus grand nombre. Ce faisant, il défait, maille après maille, le goût des spectateurs; alors même que, pendant des décennies, le public français était considéré comme le plus curieux, le plus exigeant, le plus cinéphile du monde. Ici comme ailleurs, la violence économique commence par tirer vers le bas le goût du public puis cherche à nous opposer. Elle n’est pas loin d’y arriver. Les deux systèmes de solidarité - entre les films eux-mêmes et entre ceux qui les font -, ces deux systèmes qui faisaient tenir ensemble le cinéma français sont au bord de la rupture.

Alors peut-être est-il temps de nous réveiller. Peut-être est-il temps de nous dire que notre amour individuel pour le cinéma, aussi puissant soit-il, n’y suffira pas. Peut-être est-il temps de se battre, très méthodiquement nous aussi, pour refonder des systèmes de solidarité mis à mal et restaurer les conditions de production et de distribution de films qui, tout en donnant à voir la complexité du monde, allient ambition artistique et plaisir du spectacle. Nous n’y arriverons pas, bien sûr, sans une forme de volonté politique d’où qu’elle vienne. Or, sur de tels sujets, force nous est de constater que celle-ci est désespérément muette.

Mais rassurons-nous. Il reste 55 jours aux candidats à l’élection présidentielle pour oser prononcer le mot «culture».